De la droite vers la gauche: Jacques Héliot, Céline Couchouron-Gurung, Serge Toussaint et Eric Bouzou (copyright photographie GA 2006)
Compte-rendu du débat organisé par l’association « le banquet des idées » le mercredi 25 octobre 2006 à 20h au Comptoir-des-Saints Pères (Paris 6ème) sur le thème :
« Sectes : un danger pour la démocratie ? »
Participants :
- Eric Bouzou, Président du CICNS (Centre d'Information et de Conseil des Nouvelles Spiritualités);
- Cécile Couchouron-Gurung, Docteur en sociologie, spécialiste du phénomène sectaire en France, auteur d’une thèse sur les témoins de Jéhovah;
- Jacques Héliot, Président de l’AVREF (Association Vie Religieuse et Familles);
- Serge Toussaint, Grand Maître de l’AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix), auteur de l’ouvrage «Secte» sur ordonnance, les Rose-Croix témoignent, préfacé par Janine Tavernier, Présidente de l’UNADFI (Union Nationale des Associations pour la Défense des Familles et de l’Individu) de 1993 à 2001.
Modérateurs :
Pierre-Yves Bureau et Arnauld Gauthier (banquet des idées), avec l’aide de Matthieu Caillat («maître du temps») et Jocelyne Marie (questions du public)
Après un long débat en interne associant l’ensemble de ses membres et sympathisants, l’association «le banquet des idées», fidèle en cela à son idéal voltairien de pluralisme des idées et des opinions, a décidé à une très large majorité de maintenir le principe d’un débat réellement pluriel, donnant la parole à l’ensemble des protagonistes de la thématique abordée.
Afin de prévenir tout risque de débordements de la part de représentants de mouvements sectaires présents dans le public de nature à empêcher la tenue d’un débat réellement pluriel et respectueux de la parole d’autrui, il a été décidé que les questions de la salle soient toutes rédigées par écrit puis transmises aux modérateurs afin qu’elles soient triées puis posées aux intervenants. Ce système a été mis en œuvre avec succès lors de ce débat et a permis d’éviter que des propos contraires aux valeurs du banquet des idées, sortant du cadre d’un débat et plus généralement incompatibles avec les règles de décence et de respect mutuel soient tenus dans l’enceinte du Comptoir des Saints-Pères.
Après une brève introduction présentant le banquet des idées, les règles du débat et les intervenants, la parole a été laissée à Céline Couchouron-Gurung pour une présentation succincte de la thématique abordée.
Céline Couchouron-Gurung a débuté son intervention en mentionnant l’absence de définition reconnue par tous du mot secte, qui serait de nature à créer un consensus. Les définitions du mot secte sont par conséquent plurielles.
La sociologue a souligné dans un premier temps que dans le langage courant, le terme de secte est toujours associé à la dangerosité, faisant référence à une série de drames causés par des groupes sectaires. En sociologie des religions, le terme davantage usité que le mot secte est celui de «nouveau mouvement religieux». Cette terminologie désigne notamment des mouvements de toute nature issus des grandes religions reconnues. D’autres groupes s’inscrivent dans la vague «new age». Céline Couchouron-Gurung estime que cette terminologie présente des limites pour qualifier le concept de secte. La sociologue insiste sur le fait qu’un consensus tend progressivement à se créer autour de l’idée de s’intéresser davantage aux comportements plutôt qu’aux croyances, et ainsi de combattre les dérives sectaires. Ce point d’accord laisse entendre que tout groupe, y compris religieux, peut conduire à des dérives sectaires.
Le débat entre les intervenants a ensuite été initié à l’issue de l’intervention de Céline Couchouron-Gurung.
Serge Toussaint a été le premier à réagir aux propos de Céline Couchouron-Gurung, en refusant l’idée que les institutions publiques se focaliseraient davantage sur les comportements que les croyances. Le Grand-Maître des Rose-Croix a ainsi dénoncé les «dérives» de la part d’organismes officiels comme la MIVILUDES (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires) qui seraient préjudiciables à l’association AMORC. «Sous prétexte de lutter contre les dérives sectaires, je pense que l’on s’en prend quand même aux croyances religieuses, philosophiques, religieuses et spiritualistes», a déclaré Serge Toussaint.
Monsieur Toussaint a rappelé que la création de l’AMORC remonte au dix-septième siècle et que cette association aurait commencé à être stigmatisée par les pouvoirs publics suite aux drames de l’OTS (Ordre du Temple Solaire). Ce mouvement se serait retrouvé sectarisé suite aux meurtres et suicides collectifs perpétrés par l’OTS alors que l’AMORC serait reconnu comme mouvement philosophique non-sectaire dans les autres pays du monde.
Jacques Héliot, interrogé sur l’existence d’un profil type de victime de mouvement sectaire, a répondu par rapport à son expérience de responsable associatif engagé dans la lutte contre les dérives sectaires au sein de mouvements issus de l’Eglise catholique. L’AVREF a en effet pour principal objet de «mettre au courant les responsables de l’Eglise des dérives que des familles ont constaté dans certaines communautés religieuses». Jacques Héliot a ainsi souligné que les jeunes de 18 à 30 ans constituaient une catégorie de la population particulièrement vulnérable face aux dérives sectaires dans l’Eglise catholique, même si il existe bien évidemment des victimes de tout âge.
Concernant les raisons qui poussent une personne à intégrer un mouvement dit sectaire, Jacques Héliot a souligné l’attirance résultant de personnalités charismatiques membres de ces groupes. Le manque de maturité de personnes jeunes face à de telles personnalités charismatiques exerçant une réelle séduction contribuerait à expliquer le «succès»de bon nombre de groupes sectaires.
Eric Bouzou, également questionné au sujet des motivations qui poussent à intégrer un mouvement sectaire, a estimé que «le CICNS n’a aucune opinion à donner sur cette question».
Le Président du CICNS, organisation considérée comme proche de l’Eglise de Scientologie selon ses détracteurs, ce qu’a démenti Eric Bouzou, est revenu sur le «très gros problème de sémantique qui existe autour du terme de secte». Eric Bouzou a insisté sur la violence contenue dans le mot secte et sur la banalisation de ce terme qui permettrait de stigmatiser tout type de mouvement philosophique. Monsieur Bouzou a estimé que la lutte contre les dérives sectaires était équivalente au combat contre les sectes, au-delà de la différence apparente de terminologie.
La question des moyens permettant à une victime de s’émanciper d’un groupe sectaire a été abordée par Céline Couchouron-Gurung et Jacques Héliot. La rupture des liens avec la famille ou encore l’absence prolongée du monde du travail ont été cités comme des freins à la sortie des victimes de groupes sectaires.
Tentant d’expliquer le succès des nouvelles formes de spiritualité, Serge Toussaint a déclaré que «les religions ne sont plus adaptées aux questionnements des hommes et des femmes d’aujourd’hui». Céline Couchouron-Gurung a de son côté fait le constat d’une perte de vitesse des religions traditionnelles au profit de nouvelles formes de spiritualités depuis une trentaine d’années.
L’ampleur des dérives sectaires dans l’Eglise catholique a été estimée par Jacques Héliot à environ 2.000 victimes, sachant que le nombre de victimes de l’ensemble des mouvements sectaires est évalué à 200.000 en France.
Céline Couchouron-Gurung a souligné que toutes les religions traditionnelles sont concernées par un phénomène de dérives sectaires.
Critiquant la qualification de mouvement sectaire de l’AMORC depuis la commission parlementaire de 1999 présidée par Jacques Guyard, alors que les Rose-Croix n’étaient pas cités dans la liste noire de 172 sectes établie par le député Alain Gest dans son rapport de commission parlementaire rendu public en janvier 1996, Serge Toussaint estime que «des mouvements totalement innocents ont été stigmatisés». «S’il y a eu une erreur fondamentale par rapport à l’AMORC, cela veut dire qu’il y a eu d’autres erreurs», a précisé Serge Toussaint, qui a dénoncé par ailleurs un «laïcisme pur et dur» qui serait préjudiciable à la liberté de conscience en France.
«Je pense qu’il y a une dérive dans la lutte contre les dérives sectaires», a confirmé le Grand-Maître de l’AMORC.
Ce problème résulterait selon Serge Toussaint de l’absence de véritable définition du mot secte.
Interrogé sur la nécessité d’adopter un principe de précaution face des groupes de nature à présenter des dérives sectaires, Eric Bouzou a estimé qu’étendre le principe de précaution à la liberté de conscience risquait de l’entraver.
Se référant à son expérience de responsable associatif, Jacques Héliot a tenu à témoigner de son ressenti face à des victimes de dérives sectaires. «Les victimes on les voit. Et quant on voit une victime, on sent bien qu’elle est victime», a déclaré le Président de l’AVREF. Céline Couchouron-Gurung a conforté les déclarations de Jacques Héliot en affirmant qu’il n’était pas possible de nier l’existence de victimes de dérives sectaires, se basant sur de nombreux témoignages.
Concernant le rôle de l’Etat face au danger que représentent les dérives sectaires pour notre société, Céline Couchouron-Gurung s’est interrogée sur la légitimité d’une intervention de l’Etat pour réguler le religieux. Jacques Héliot a quant à lui déclaré que «l’Etat doit lutter contre les dérives sectaires dans la mesure où elles font des victimes».
Confirmant l’analyse de Céline Couchouron-Gurung, Jacques Héliot a expliqué que «les instruments juridiques sont très difficiles à appliquer, parce que quant une victime se rend compte qu’elle est victime, il faut déjà cinq ans pour qu’elle se rétablisse, ensuite il faut encore beaucoup de temps pour qu’elle décide de porter plainte, donc il n’y a pas de plaintes qui aboutissent».
«L’Etat a beau voter des lois, ça ne sert pas à grand chose», a ajouté le Président de l’AVREF. «Le Droit tel qu’il est à présent est très difficile à appliquer», a renchéri Jacques Héliot.
Avant de débuter le débat entre le public et les intervenants, Eleonore (pseudo), membre du banquet des idées, a brièvement évoqué la thématique de «la parole de la victime», autour de trois axes de réflexion : la victime, l’Etat et la justice.
Eleonore a notamment évoqué la loi contre les violences conjugales de 2005, insistant sur le fait que l’existence de victimes légitime l’intervention de l’Etat, même au sein de la sphère privée qui ne relève normalement pas de sa compétence.
Evoquant les difficultés d’accès à la justice pour toute victime de dérives sectaires (coût financier, difficulté d’apporter des preuves, etc.), Eleonore a contesté la vision quantitative de certaines personnes du public présentes dans la salle réclamant régulièrement des chiffres relatifs aux victimes des sectes.
«Dans la démocratie française, s’il y a une personne qui est victime, on s’intéresse à cette personne qui est victime», a déclaré Eleonore. «Une personne est fondamentale et l’injustice faite à un seul est une injustice faite à tous», a conclu la membre du banquet des idées.
Le débat s’est ensuite poursuivi entre le public et les intervenants, grâce au «filtrage» des modérateurs qui a permis d’éviter une confiscation du débat par un certain nombre de membres de l’assistance peu soucieux des valeurs défendues par le banquet des idées.
La dernière question émanant d’une personne du public a été la suivante:
Pourquoi en France un débat tel que celui-ci pose problème ?
A lire le livre d’or du banquet des idées, il semblerait que les quatre intervenants du 25 octobre refusent qu’un tel débat continue à poser problème dans notre pays. Qu’ils soient tous les quatre particulièrement remerciés pour leur participation.
Eric Bouzou (CICNS) : «Merci au banquet des idées d’avoir organisé un débat contradictoire sur un sujet délicat».
Céline Couchouron-Gurung (sociologue) : «Merci pour ce débat qui a donné la parole à tous les protagonistes liés à la question des sectes et d’être allé au fond des choses».
Jacques Héliot (AVREF) : «Le débat a été fructueux, il a eu le mérite de poser des vraies questions sur des définitions abstraites de la secte. Il demeure que les associations antisectes savent qu’il y a des victimes, toujours les mêmes dans les mêmes organisations et que pour eux la notion de secte a une signification concrète : les organisations qui font des victimes».
Serge Toussaint (AMORC) : «Merci pour le courage d’avoir organisé ce débat sur ce thème. A ma connaissance, c’est une première. J’espère qu’il y en aura d’autres».
PYB
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