Participants :
Madame Ayse Gülsün Bilgehan, députée CHP d’Ankara (Parti Républicain du Peuple, opposition de centre-gauche), représentante de la Turquie au Conseil de l’Europe ;
Madame Monique Boury, avocate, présidente de l’association des anciens stagiaires de l’Union européenne, membre de la Droite Libre ;
Monsieur Guillaume Klossa, journaliste (Metro, Direct 8), président de l’ONG « Europa Nova », ancien coprésident de la fédération d’associations « Ensemble pour le oui ».
Modérateurs :
Pierre-Yves Bureau et Alain Parquet (Banquet des Idées)
Après une brève introduction de l’association, du thème du débat et des intervenants par Pierre-Yves Bureau et Alain Parquet, le débat a commencé tout d’abord entre les intervenants puis en fin de soirée avec les personnes présentes dans le public.
Les principales conséquences des « non » français et néerlandais
De nombreuses conséquences ont été évoquées par les intervenants. Interrogé le premier sur cette question, Guillaume Klossa a évoqué « les partis politiques français (qui) ne parlent plus du tout d’Europe ». « C’est un sujet tabou », a expliqué le président d’Europa Nova qui a souligné la perte de crédibilité de la France comme force moteur de la construction européenne suite au «non » français du 29 mai 2005. « Les institutions fonctionnent mais plus rien n’est proposé », a ajouté l’éditorialiste du quotidien gratuit Metro pour qui « on ne sait plus comment relancer la machine » européenne. Avant d’évoquer les conséquences des rejets français et néerlandais de la Constitution européenne, Ayse Gülsün Bilgehan a tenu à souligner le succès du bilan économique de l’Union européenne, insistant en particulier sur l’enrichissement des pays d’Europe centrale et orientale depuis leur entrée dans l’UE le 1er mai 2004. Pour la députée d’Ankara, les 15 Etats de l’Union européenne avant l’élargissement de 2004 ont également profité de l’ouverture des marchés à l’est consécutive à l’arrivée de dix nouveaux Etats membres il y a deux ans. La représentante de la Turquie au Conseil de l’Europe a ensuite précisé que, je cite, « l’Union européenne est toujours une puissance pacifique qui a beaucoup de crédit ». De l’extérieur, « l’Union, ça marche très bien », a ajouté la petite fille de l’ancien président de la République turque Ismet Inönü, successeur du Père de la Turquie moderne Mustafa Kemal Atatürk, expliquant notamment que jusqu’à présent aucun Etat membre n’avait voulu se séparer de l’UE. Abordant les conséquences du vote français du 29 mai 2005, Ayse Gülsün Bilgehan a relevé le contexte de malaise que connaît la France depuis un an : crise des banlieues, révolte contre le CPE, grèves, boycotts, hausse du racisme et du nationalisme, nouvelle loi sur l’immigration choisie, etc. Les Pays-Bas quant à eux seraient également caractérisés par une montée significative du racisme. Les deux Etats ayant rejeté par référendum le projet de traité constitutionnel en 2005 seraient ainsi ceux qui connaîtraient le contexte politique et social le plus tendu de l’Union européenne. Monique Boury s’est définie d’emblée comme ayant deux amours : l’Union européenne et les Nations-Unies. L’avocate europhile a insisté sur l’inexistence d’un plan B, confirmée depuis un an.
La responsabilité des partisans du oui
L’épaisseur du projet de traité constitutionnel a été dénoncée par Monique Boury, pour qui ce document très volumineux a constitué une « très grande maladresse ». Guillaume Klossa a quant à lui mis l’accent sur la méconnaissance du projet de Constitution par les responsables politiques eux-mêmes, témoignant de sa propre expérience de responsable associatif à la tête de l’ONG « Europa Nova » où il a eu l’occasion notamment de recevoir l’ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin, qui a reconnu avoir pris connaissance tardivement de l’intégralité du texte de la Constitution. Pour Guillaume Klossa, cette méconnaissance du projet de traité constitutionnel a été le propre de bon nombre d’hommes politiques mais également de journalistes. Le présentateur de l’émission « Face à Alain Minc » sur la chaîne câblée « Direct 8 » a en parallèle rappelé que les partisans du « non » à la Constitution s’étaient lancés très tôt dans la campagne référendaire. En outre, les adversaires de la Constitution auraient bénéficié d’un capital sympathie, résultant notamment de leur enracinement dans la jeunesse, que les partisans du « oui » n’auraient pas réussi à obtenir, devant faire face à l’immense difficulté de « faire rêver sur l’Europe ». Guillaume Klossa a par ailleurs souligné la faiblesse des arguments des partisans de la Constitution, car quasiment exclusivement défensifs.
Affirmant son opposition à la tenue du référendum du 29 mai 2005, Monique Boury a fait part du « scandale » que représente pour elle le manque de formation des Français sur l’Europe. Dans ces conditions, le résultat du 29 mai peut selon Monique Boury être interprété comme un « non » résultant de l’absence de consultation des Français sur l’élargissement.
La place de l’Etat Nation dans la construction européenne
Ayse Gülsün Bilgehan a considéré que le fait de vouloir imposer une Constitution avait constitué une erreur. « L’Etat Nation existe », a affirmé l’élue d’Ankara, insistant sur la très grande difficulté de supprimer les Etats Nations. Pour la responsable politique du Parti Républicain du Peuple, bon nombre de Français auraient craint une Constitution qui aurait été supérieure à la Constitution française. Ayse Gülsün Bilgehan pense qu’une solution alternative à l’adoption d’une Constitution sera trouvée.
Comment relancer la construction européenne ?
La représentante de la Turquie au Conseil de l’Europe voit dans la construction européenne « un projet formidable » mais a préconisé d’avancer doucement, avec réalisme et sans excès d’ambition.
Décrivant les missions et les actions d’Europa Nova, Guillaume Klossa a appelé de ses vœux l’émergence de la prise de conscience d’une identité européenne. « Depuis cinquante ans, nous avons construit une super machine, mais nous n’avons pas construit d’européen à côté », a déploré celui qui fut coprésident d’ « Ensemble pour le oui » lors de la campagne référendaire du printemps 2005 et qui dans ce cadre participa comme intervenant une quarantaine de débats en présence de personnalités politiques comme Laurent Fabius ou Christine Boutin.
Guillaume Klossa a entre autres initiatives évoqué le palmarès des européens préférés des Français, lancé par l’ONG Europa Nova, qui a placé la navigatrice britannique Ellen Mac Arthur comme européenne préférée des Français. Au-delà des symboles (« c’est gentil ») comme la Fête de l’Europe qui se tient chaque 9 mai, le journaliste de Direct 8 a préconisé la mise en place de livres d’histoire communs aux différents pays de l’Union européenne, la création de partis politiques européens transnationaux (qui pourraient par exemple proposer un candidat pour la présidence de la Commission) et la constitution d’une véritable politique énergétique commune. En se dotant d’une réelle politique énergétique commune, l’UE serait ainsi en mesure pour Guillaume Klossa d’agir sur le prix de l’énergie et de « montrer que l’Europe concerne la vie des gens ».
Rappelant que « 60% des lois qui s’appliquent en France sont des lois européennes », Guillaume Klossa a affirmé que dans ces conditions, il n’est pas possible de se passer de Constitution, contrairement à l’argumentation d’Ayse Gülsün Bilgehan développée précédemment.
Favorable à l’adoption de la Constitution européenne, Monique Boury a estimé qu’il serait souhaitable que le projet de traité constitutionnel puisse émerger indépendamment des « non » français et néerlandais, de manière à considérer l’importance des votes des autres pays.
L’impact du 29 mai 2005 sur les relations entre la France et la Turquie
« Peut-être que nous sommes déjà plus européens que vous, la France », a affirmé Ayse Gülsün Bilgehan, se référant à la conformité des lois turques aux directives européennes. « Nous sommes déjà à l’heure européenne » a indiqué la députée social-démocrate turque, mentionnant la commission d’harmonisation des lois qui traduirait l’influence des valeurs de l’UE sur l’élaboration des lois et règlements en Turquie.
Francophone et francophile, Ayse Gülsün Bilgehan, qui a étudié les relations internationales à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, a dénoncé le fait que son pays serait devenu « le bouc-émissaire de tous les malheurs de la France ». La Turquie recevrait depuis un an bon nombre de « coups » de la part de Paris , dont le dernier en date, « le coup de grâce », serait la proposition de loi socialiste visant à pénaliser la négation du génocide arménien, inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale le 18 mai 2006. Alors que plus de 70% de Turcs étaient favorables à l’adhésion de leur pays à l’Union européenne il y a trois ans, ils ne seraient plus aujourd’hui que 60 % selon la députée d’Ankara.
En réponse à des questions émanant du public, Ayse Gülsün Bilgehan a considéré que les Français étaient les moins européens de l’UE, ce qu’a contesté Guillaume Klossa qui a énuméré les différents Etats (dont la France, la Grande Bretagne et la Pologne) qui constitueraient des freins à l’avancée de la construction européenne.
L’élargissement
Guillaume Klossa, initialement favorable à l’adhésion de la Turquie dans l’Union européenne, a fait part de son actuelle réserve à l’entrée d’Ankara dans l’UE du fait du contexte actuel de stagnation dans l’avancée de la construction européenne. Le président d’Europa Nova a regretté le peu d’importance accordée par les médias et les responsables politiques à l’élargissement de l’Union européenne, prenant l’exemple de la grande fête qui a entouré le passage à l’euro alors que rien n’a été organisé à l’occasion de l’élargissement du 1er mai 2004. Monique Boury s’est quant à elle prononcée en faveur d’une Europe forte, condition indispensable à une poursuite de l’élargissement.
P-Y B
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